Notes de voyage

TERRITOIRES PRÉCAIRES

Projet de recherche et création soutenu par le ministère de la Culture, Direction des affaires culturelles de La Réunion, Aide individuelle à la création année 2019

Notes de voyage : MADAGASCAR, Novembre 2019
 Yasmine Attoumane

Lorsque je regarde le paysage, je reçois une multitude d’informations, le point de vue, les lumières, les couleurs, les formes, les textures, mais aussi sur les sons, les températures, le rapport d’échelle, le sol et le parfum de l’air.

J’appelle paysage la réception de diverses informations modélisées par nos sens pour que notre moi-même intérieur l’interprète avec toute la force sensible dont il est constitué. Finalement, nous sommes des boîtes noires qui se remplissent d’expériences en paysages continus, d’art et de vie.

Madagascar, à cause de son histoire géologique et politique, possède des paysages anthropisés qui de manière brutale et permanente subissent des effondrements d’espaces. Ces transformations de la terre, avec toutes ces zones d’altérations épaisses du sols, combinées à la puissance de l’eau, au climat amorcent des réactions en chaine sur le littoral côtier. Il existe plusieurs embouchures à Madagascar, celle du Betsiboka m’a particulièrement intéressée. Le travail de recherche effectué correspondent à une captation d’images sur plusieurs lieux dans la province de Mahajunga.  Celle-ci se situe à l’ouest de Madagascar, près du canal du Mozambique. Elle est traversée par le Betsiboka, le plus grand fleuve de l’île qui se jette dans la Baie de Bombetoka. De retour à Mahajanga avec mon équipement photographique, vidéo et sonore. J’ai au fond du cœur cette envie d’« expériencer»  ce lieu, ancré en moi. Mes parents sont originaires, de Mahajunga.
C’est avant tout l’observation du territoire qui m’intéresse pour ensuite m’approprier ces paysages aux travers d’opérations plastiques. La plupart de mes actions sont des tentatives accompagnées parfois de mises en échec.  La géographie, la géologie sont des sciences qui m’intéressent par résonance elles m’ invitent vers d’autres notions : la frontière, l’intérieur/l’extérieur, le passage, la stabilité… )

Cette instabilité du sol, cette fragilité m’amène à une redéfinition et une représentation des différents surgissements de la précarité. Cette question de l’effondrement ou plutôt de l’effritement, de la perte de matière parle d’érosion voir d’entropie .
 N’oublions pas que Madagascar est surnommée l’île rouge et vue du ciel, de l’espace, elle semble saignée. J’y vois aussi une analogie avec la plaie, elle semble ici incicatrisable.
Observer le paysage n’est pas un acte anodin, ni de passivité comme le rappel Evelyne Toussaint sur les œuvres d’ Yto Barrada (concernant la domestication des espaces à Tanger) où le paysage est forcément le lieu du politique, où il porte la marque des pouvoirs, des hégémonies et des résistances au quotidien.
 Cette phrase résonne avec mon statut d’observateur à Mahajunga qui interroge la relation entre représentation et réel.
 Le paysage est un lieu morpho-pédologique, sensible à l’histoire, à la politique et aux êtres vivants.

Au fur et à mesure de mes marches le long de la côte Mahajungaise, de mes collectes d’images au Cirque Rouge, au Village Touristique, au Jardin des Amours, au Bord, au Port au Boutre, dans la ville de Majunga, à Boanamary.

Il s’est opéré dans mon travail un glissement, un besoin vers des prémisses d’enquête sur l’histoire de Boanamary.
L’usine abandonnée de la compagnie frigorifique disparait lentement dans le paysage sous l’action du climat et de la végétation luxuriante , mais aussi sous la main de l’homme : on récupère les briques centenaires, l’acier du béton armé ou les cuivres des réseaux de tuyauterie. Tout ce qui peut-être réintroduit dans cette économie de subsistance, le sera. Le territoire subit une double entropies, celle des forces de l’univers et celle de l’homme.

Les traces de la colonisation, fragments de mémoire, sont indéniablement présentes dans le paysage. Elles sont physique de par la matérialité avec les ruines architecturales, les sentiers. Elles sont psychologiques par le fait de vivre simultanément dans ces instances du passé et du présent. Les personnes vivent à côté et parmi les traces d’un passé colonial, elles recyclent la ruine pour parfois reconstruire leur propre habitat.
Boanamary se situe à l’embouchure du Betsiboka. C’est un village de pêcheur et de paysans. En 1911,  la Compagnie générale frigorifique de Boanamary s’y est installée et devient un acteur économique fort dans la région. Cette période de la colonisation  a marqué les imaginaires au point d’oublier les conditions de travail et la réputation de l’usine. Il y a un manquement dans la transmission de l’histoire même si celle-ci est orale. L’esprit capitaliste de cette période laisse un goût amer d’une richesse perdue, d’un bonheur disparu, mais à  mon sens complètement illusoire. Au passé, de cette époque moderne où les usines émergent tels des îlots magiques dans l’esprit des jeunes d’aujourd’hui.  Au présent, les villageois ont l’espoir d’un nouveau soubresaut de l’économie. Le choix ne se fait pas ou se fait peu, les habitants de Boanamary ont déjà un rapport résilient à l’Histoire, à la Vie.

Dans cette démarche de parcourir la côte, l’omniprésence de la mer et de l’horizon m’ont amenées à repenser ma représentation du lointain, de l’horizon. L’horizon est une ligne sans adresse vraiment fixe sur laquelle on construit une contemplation méditative, un réel imaginaire. Dans mes images, l’horizon au sens littéral et imagé se chargent d’une nouvelle définition, celle d’une limite insaisissable en charge du bonheur et de la tristesse.

Madagascar est comme une peau de chagrin, une peau métamorphique, rempli de richesse et du pouvoir de l’effacement.
 Je ne suis pas sûr de moi lors de mes démarrages de projets. Ces moments de doute sont des moments difficiles dans ma démarche. J’aborde plusieurs sujets qui touchent à la géologie, au paysage, à l’histoire coloniale, écologie… À travers quels angles ? Quelles notions esthétiques ? Quels choix plastiques ? Quel est le réel intérêt de ce travail ?
 Je commence ici à poser les jalons de ma recherche qui m’amèneront à la production d’un travail peut-être poétique? Ou peut-être allégorique autour du territoire, de la mémoire et de la survivance?

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NOTES

L’île de Madagascar aurait perdu entre 80 et 90% de sa surface forestière originelle.

Autour du fleuve le Betsiboka
 Caractéristiques Bombetoka :
 – des sols en érosion permanente
 – crues violentes avec des effritements de sol de 250 tonnes par hectare par an (un des plus lourds bilans enregistrés dans le monde)
 – sédiments, limon jaune et rougeâtre = sol latérite ou ferralique ( oxyde d’aluminium et de fer)

  • À l’embouchure phénomène de colmatage rendant la navigation difficile
  • Origine déforestation, culture sur brulis ou écobuage

Autour de Boanamary
 La commune possède une grande surface de mangroves.
 Elle fournit aujourd’hui à Mahajunga 45 % des fruits de mer et 80% du lait vendus à Mahajanga.

Autour de La Compagnie frigorifique de Boanamary
 – création : 1911  et fermeture : 1955
 En 1916, la société de conserve et de préparation frigorifique de Boanamary peut abattre entre 450 et 700 zébus par jour.
 Les exportations de conserves et de viandes frigorifiées se font exclusivement sur la métropole.
 Des contrats passés par le département de la Guerre avec les usines de l’île assurent la totalité de leur production.
 La Compagnie frigorifique de Boanamary est une société qui a été méprisée par les paysans et les éleveurs à cause de leur inaction sur l’achat de zébus volés

Autour de la Mangrove
Les mangroves représentent dans le monde entre 14 à 23 millions d’hectares à travers le monde.
 Madagascar concentre la plus grande surface de mangroves dans l’Océan Indien soit 2% de la surface mondiale.